Fraude : comment
Gaglio s’en est sorti ?

Hottinger & Partners SA (HPSA) a été créée pour faire fructifier la fortune de ses clients en investissant dans des produits et fonds rentables.  Cependant, Fabien Gaglio a quant à lui utilisé l’argent de ses clients pour pallier la faiblesse d’investissements précédents mais aussi financer son train de vie dispendieux.

Pour synthétiser les faits, mon travail consistait à faire fructifier l’argent qui m’était confié par mes clients, raconta Gaglio au tribunal luxembourgeois.  J’ai fait de mauvais placements et lorsqu’un de mes clients m’a demandé de rendre des comptes sur la performance, j’ai produit des faux documents et j’ai pris de l’argent sur le compte d’un autre client pour indemniser celui-ci. (14 juillet 2016, p.7)

Gaglio décrit son système frauduleux comme une chaîne de Ponzi classique.  Il a falsifié les états de comptes de ses clients pour prétendre que leurs investissements étaient rentables alors qu’en réalité, Gaglio utilisait l’argent de Jacques pour payer les pertes de Paul.  Bloomberg l’a décrit comme un mini-Madoff gaulois.

Chaîne de Ponzi

Une chaîne de Ponzi est un type de fraude pyramidale où les premiers investisseurs sont payés avec l’argent d’investisseurs arrivés après eux.  Tant que l’afflux d’argent nouveau est assuré, tout le monde est payé.  Mais quand ce flux s’arrête, la fraude est alors plus difficile à entretenir.  Ce système tire son nom de Charles Ponzi, qui arnaqua bon nombre d’investisseurs en Nouvelle Angleterre dans les années 1920.  Beaucoup de chaînes de Ponzi sont dites accidentelles, car l’arnaqueur n’aurait jamais eu l’intention de voler de l’argent pour son propre profit.  Un petit mensonge pour couvrir une erreur d’investissement se transforme vite en boule de neige.  Jusqu’à ce que le château de cartes s’effondre.

Il est tout à fait vrai que Gaglio avait instauré une chaîne de Ponzi, mais le but de sa fraude n’était pas seulement de pallier la faiblesse de mauvais investissement.  Les documents judiciaires du Luxembourg et de Suisse montrent que – ce qui commença comme une chaîne de Ponzi – s’est rapidement révélé un système de vol pur et simple.  Gaglio finançait son train de vie dispendieux en volant l’argent de ses clients.

Gaglio a bien tenté de convaincre la Cour au Luxembourg que l’objectif de cette fraude n’était pas son profit personnel, les juges en ont pensé tout autrement.  Le jugement donne de précieux détails concernant le train de vie de Gaglio : vacances de rêves, villa hors-de-prix, tableaux de maîtres et voyages en jet privé étaient payé avec l’argent de ses clients.  Le tribunal conclu que Gaglio n’aurait jamais pu se permettre un tel train de vie sur ses revenus personnels :  Il résulte du dossier qu’une partie non négligeable de l’argent a servi à mener un style de vie luxueux, a été investi en partie dans ses déplacements professionnels démesurés et en partie dans sa vie privée.

Ne pas se faire prendre

Comment diable Gaglio a-t-il réussi à ne pas se faire prendre pendant si longtemps au sein d’une petite société genevoise comptant moins de 12 employés ? Pour beaucoup d’anciens clients et anciens collègues de Gaglio, la réponse se trouve dans la personnalité complexe de Gaglio : son bagout, sa capacité à gagner la confiance des gens, à établir un lien émotionnel fort avec ses clients.

Le magazine allemand Brand Eins donne un exemple typique de la méthode Gaglio, consistant à « charmer » ses clients pour les convaincre de lui confier leur argent.  C’est le cas de Michael Kleemann (le nom a été changé) qui a confié à Gaglio 7.7 million d’euros.  Le magazine écrit : « Il est devenu grand copain avec Gaglio, ils se tutoyaient, se voyaient à Londres, Barcelone ou Nice… Quand Kleemann est tombé malade, Gaglio était auprès de lui, lui rendant visite chez sa mère dans la campagne allemande, pour prendre de ses nouvelles. »

Les clients de Gaglio l’ont souvent considéré comme un ami proche, ou pire, un membre de leur famille.  Ils étaient à mille lieux de s’imaginer que Gaglio falsifiait leurs états de comptes et imitait leur signature sur des ordres de transfert ou des contrats de prêt.

Gaglio était aussi très doué pour se présenter sous son meilleur jour, celui d’un redoutable gestionnaire de fortune, ce qui ne manquait pas d’impressionner ses clients.  Ses signes extérieurs de richesse étaient autant de preuves rassurantes que Gaglio savait faire fructifier l’argent, et cela participait à ce que tout le monde ait confiance en lui.  Ses clients ne se doutaient pas que tant de générosité était assumée par l’argent des autres.

Un article publié dans Bloomberg BusinessWeek relate comment Gaglio a gagné la confiance de Diana et Andrew Benedek, deux ingénieurs canadiens qui avaient vendu leur entreprise.

Bloomberg écrit : « Gaglio les a inondés d’attention.  Il organisa des visites de maison à acheter à Genève et Monaco et faisait venir les Benedeks en jet privé, qu’il faisait passé pour le jet de la banque (Hottinger & Cie n’a pas de jet privé et celui-ci avait été affrété spécialement par Gaglio, à un prix de 40,000 dollars). »  « Il nous a eu à l’usure, en étant toujours tellement dévoué », confie Diana.  « Nous sommes des francophiles », ajoute Andrew, « nous parlons tous les deux français, nous adorons la gastronomie française, nous étions vulnérables, et nous étions impressionnés. »

Gaglio se justifia auprès du procureur suisse : « Je confirme que la banque (Hottinger & Cie) n’a pas d’avion mais que je m’occupais de l’organisation du vol en question pour en faire supporter ensuite les coûts aux clients concernés ou à d’autres. » (13 août 2014, p.6)

Le tribunal luxembourgeois a également donné un autre exemple de comment Gaglio a impressionné un autre de ses clients, Alfonso Ziribotti, avec ses dépenses somptuaires : « Ziribotti explique que Gaglio menait un train de vie très élevé.  Son épouse aurait toujours porté des vêtements de grands couturiers et des bijoux de valeur non négligeable.  Quand Gaglio venait le voir, il se serait déplacé en jet privé.  Il aurait souvent organisé des soirées, par exemple à l’hôtel Maurice à Paris, à l’hôtel Métropole à Monaco (…) Il aurait toujours commandé des vins et champagnes très prestigieux et aurait dépensé des fortunes dans des voyages. » (14 juillet 2016, p.9)

Tilman Reissfelder

Fabien Gaglio a dérobé plus de €7 million à son client Tilman Reissfelder, un jeune entrepreneur allemand dans le secteur des nouvelles technologies.  Gaglio a utilisé l’argent de Reissfelder pour payer le loyer de sa villa ainsi que les frais de scolarité de ses enfants.  Gaglio a même prétendu avoir utilisé $1 million appartenant à Reissfelder pour construire un abris anti-nucléaire réclamé par son client, alors que l’argent à tout bonnement été volé par Gaglio.  L’argent a été dérobé par le biais de diverses sociétés immatriculées dans des paradis fiscaux, pour atterrir sur le compte d’une société italienne détenue par des membres de la famille de Gaglio.

Benedeks

Diana and Andrew Benedek sont devenus des clients de Gaglio en 2007, et depuis, il a dérobé au couple canadien plusieurs millions de dollars.  Par exemple, Gaglio s’est débrouillé à faire falsifier la signature d’Andrew Benedek afin d’effectuer un transfert de 2 million d’euros d’une société appartenant au Benedeks à une société contrôlée par Gaglio.  Celui-ci a ensuite utilisé l’argent pour acheter des parts en son nom dans une société française d’évènementiel appelée Eventteam.

Pour continuer à rouler ses clients dans la farine, Gaglio avait besoin de produire de faux documents leur montrant que leurs investissements étaient profitables.  Il eut également besoin d’imiter la signature de ses clients pour pouvoir dépenser leur argent sans leur permission et sans qu’ils le sachent.  « Tout est faux », confia Gaglio au procureur suisse.

Par exemple, le tribunal luxembourgeois apporta la preuve que Gaglio a falsifié un contrat de prêt entre deux de ses clients : Laith Al Sarraf et Alfonso Ziribotti.  Le prêt de 400,000 euros aurait été utilisé pour rembourser des pertes subies par Ziribotti ainsi que pour acquérir des tableaux d’une galerie d’art italienne appelée Farsetti Arte.  Ni Al Sarraf ni Ziribotti était au courant du prêt ou de l’achat de ces tableaux.

 

Gaglio insiste pourtant ne pas avoir falsifié de document lui-même et renvoie la balle à SA, la gérante de HPSA.  Gaglio déclare au procureur suisse : « Je confirme que les autres signatures ont été falsifiées par d’autres personnes sur mon instruction. En revanche, (…) je ne suis pas en mesure de dire concrètement qui tenait le stylo. (…) Une fois encore j’assume la responsabilité des faux états de situation établis et des signatures falsifiées. » (5 avril 2016, p.16)

Dans une autre audition avec le procureur suisse, Gaglio ajoute :

Je n’ai jamais falsifié moi-même une signature.  (…) C’est sur mon instruction que ces signatures falsifiées étaient apposées.  Je donnais l’instruction à Mme SA.  Il n’y a jamais eu d’exception.  (…) J’indique que j’expliquais à Mme SA que le client était indisponible et que le document serait régularisé ultérieurement.  (Cette explication) n’a suscité aucune réaction de la part de Mme SA. (12 août 2014, p.14)

SA est sous enquête des autorités suisse pour faux et usage de faux, bien qu’elle ait nié avoir fait ce que Gaglio lui reproche.  Elle déclara au procureur genevois : « Gaglio ne m’a jamais demandé de falsifier quoique ce soit.  J’ai toujours reçu les documents déjà signés. »  Gaglio déclare qu’il a volontairement induit en erreur SA, qui était persuadée que Gaglio régulariserait la situation rapidement.  « Je lui ai menti », confie Gaglio au procureur suisse, « Elle pensait bien faire.  Elle a trois enfants et une confiance aveugle en son supérieur, ce qui vient du fait, je pense, qu’elle n’a jamais vraiment eu de responsabilité dans le secteur bancaire avant. »

Le fonctionnement interne de HPSA a aussi permis à Gaglio d’avancer masqué.  Lui et son partenaire Clermont-Tonnerre travaillait de façon complètement indépendante l’un de l’autre tandis que le contrôle comptable, d’audit et de compliance était effectué par le Banque Hottinger.  Cela permis à Gaglio d’exploiter les lacunes de ce système.

Un autre facteur qui permis à Gaglio de ne pas se faire prendre pendant si longtemps est que certains de ses clients ne se donnaient même pas la peine de vérifier leurs états de comptes ; donnant ainsi carte blanche à Gaglio pour gérer leur argent.

Parfois Gaglio était si peu discret : il a donné a un de ses clients, Tilman Reissfelder, une pile de documents à signer contenant des vieux ordres de transfert sur lesquels la signature de Reissfelder avait été falsifiée.  Gaglio expliqua au procureur suisse : « J’ai par ailleurs le souvenir que, suite à un audit interne effectué au sein de HPSA, il a fallu faire signer des documents à de nombreux clients, dont M. Reissfelder.  J’ai le souvenir à cette occasion que je lui avais soumis un paquet de documents à signer pour justifier certaines des transactions effectuées.  M. Reissfelder les avait signés sans vraiment regarder ce qu’il signait. Je pense que des signatures falsifiées avaient été déposées sur ces documents préalablement. » (5 avril 2016, p.14)

Mais comme dit le dicton : Caveat Emptor.